« Yo di’w sèpan sé an lènmi, mé délè sé an ami ki mété’w pou valsé »

Les partisans du Rouge-Vert-Noir (RVN) forment-ils un mouvement uniforme ?

A l’évidence, non ! Chacun (individu ou organisation), en fonction de son histoire, de ses opinions et objectifs, investit les couleurs Rouge-Vert-Noir à sa manière. Il y a des sensibilités politiques très diverses : des indépendantistes, des autonomistes, des autodéterministes, des régionalistes. On trouve des gens de toutes catégories sociales, de toutes professions, de tous âges, de toutes croyances, des gens utilisant aussi des méthodes, des formes d’action différentes.

Il faut admettre cette diversité, et la reconnaître ! Elle exprime les contradictions qui existent sur l’analyse de l’état et de l’avenir de notre société. Et c’est normal ! C’est comme cela dans tous les pays. En France, par exemple, le bleu-blanc-rouge est brandi par tout l’échiquier politique, de M. LE PEN à J-L MELENCHON, par une partie des gilets jaunes et d’autres. Personne n’aurait l’idée de s’en servir pour combattre le bleu-blanc-rouge ! Depuis que le monde est monde, il n’existe pas de mouvement « pur ». Le mouvement Rouge-Vert-Noir ne l’est pas. Y a-t-il ou y aura-t-il des maladresses, voire des dérives ? Oui ! Y a-t-il ou y aura-t-il des tentatives de manipulation, de récupération, voire de provocation en son sein ? Certainement ! Et alors, il faudra aiguiser notre vigilance et mener les débats nécessaires !

 

            En 2017, nous disions déjà que « le RVN étant déjà si profondément implanté, une proposition qui n’en tiendrait pas compte serait rejetée par une fraction importante de la population (…) et créerait une profonde division ». Les événements du vendredi 10 mai 2019, à l’IMS, confirment cela.

 

            Ce jour-là, un petit groupe de partisans RVN ont manifesté, piétiné et brûlé le fanion sportif territorial. C’est un fait. Manifester et brûler un drapeau sont des formes de luttes utilisés largement et depuis longtemps dans le monde entier. Qu’on se souvienne des drapeaux états-uniens ou de ceux des régimes communistes d’Europe de l’Est. Le débat ne porte donc pas sur la forme de lutte : elle a déjà et est largement utilisée et peut être légitime.

 

On parle d’un drapeau fait par un jeune Martiniquais, et ayant l’adhésion d’une partie des Martiniquais. C’est un fait. Mais là aussi, ce ne peut être l’objet du débat. L’histoire témoigne largement qu’il arrive qu’une partie de la population vienne à considérer la voie suivie par une autre partie de la population comme une trahison et un danger, et qu’elle s’en prenne, parfois brutalement, aux emblèmes de cette voie. On peut le regretter, mais parfois, cela a été considéré comme légitime.

 

On parle de violence, d’agressivité. C’est un fait. Mais alors, ne faudrait-il pas parler aussi et autant de la violence administrative et politique exercée contre les partisans du RVN, à travers le règlement du concours (excluant d’autorité le RVN) ; violence aussi des propos de certains laissant entendre que les combattants de l’OJAM (et du RVN) étaient et seraient des « poseurs de bombes », (entendez, dans le contexte actuel, des terroristes), que des manifestants d’aujourd’hui seraient des éléments déclassés du « lumpen-prolétariat ». On aurait voulu entendre les « choqués » et pourfendeurs du 10 mai s’opposer aussi « courageusement » à ces méthodes et propos ! Il n’est pas utile de démontrer que l’histoire admet aussi que la violence exercée, en réponse à une violence subie, peut être tout à fait légitime.

 

On parle de gens manipulés. Peut-être. Mais n’y a-t-il pas manipulation quand on dit que « Il ne s’agit pas d’un drapeau politique, ni d’un drapeau idéologique », tout en disant qu’il s’agit d’un drapeau « pour les déplacements culturels et sportifs de la Martinique à l’international » (peut-il y avoir contenu plus politique !!! ), et tout en sachant (et en espérant certainement) qu’un tel drapeau, accompagnant les manifestations sportives et culturelles fortement médiatisées, cristallisant les émotions des sportifs, des artistes et du public, risque d’être vite perçu, en Martinique et à l’international, comme « le drapeau de la Martinique » ? N’y a-t-il pas manipulation quand on voudrait faire croire qu’on puisse sectionner ainsi les symboles de notre identité ? N’y a-t-il pas manipulation quand on continue à répandre que le Rouge-Vert-Noir reste l’emblème d’un seul courant, d’un seul parti, ou de telle ou telle personnalité politique, en ignorant son implantation diversifiée et en tentant ainsi de le ghettoïser ?

 

Lorsque des spectateurs, supporters ou acteurs sportifs, culturels, écologistes, politiques, brandissent le Rouge-Vert-Noir, lors de manifestations, certains parlent de gens qui voudraient « imposer ». Alors, qu’on nous dise : lorsque, durant les années 1970, le Racing-club de Rivière-Pilote sur le terrain de football, les groupes de militants menés par Marc PULVAR à Fort-de-France, les maires utilisant « la journée du maire », manifestaient pour la reconnaissance du 22 Mai, lorsqu’en 1987 le Komité LE PEN déwò enfonçait les palissades de l’aéroport pour occuper la piste, était-ce de la « provocation », « une volonté d’imposer », « ne pas respecter les opinions de chacun » ? Ou s’agissait-il et s’agit-il plutôt de manifestations de la conscience identitaire qui ont prouvé leur légitimité historique ?

 

Il se dit aussi qu’en basant le combat pour le RVN sur la plateforme large de l’Identité, de l’Existence martiniquaise (et non plus seulement sur la seule base de la revendication indépendantiste), on procède à sa dépolitisation, sa désymbolisation, on le rend « light ». C’est certainement sous-estimer le fait que l’histoire et l’actualité martiniquaises sont profondément marquées par la lutte contre le racisme puis contre l’assimilation (son prolongement moderne). Cette lutte est sociale, culturelle et éminemment politique. La revendication indépendantiste est un aspect, une forme de cette lutte, elle n’est pas toute cette lutte. Participent à cette lutte les indépendantistes, mais aussi les autonomistes identitaires et aussi les régionalistes identitaires. Est-il possible, dans cette lutte, de fédérer toutes ces sensibilités, chacune étant libre, par ailleurs, de poursuivre ses objectifs ? C’est déjà ce qui se fait !

 

            Maintenant, il est vrai que, quelles que soient les questions abordées, on trouve des gens qui défendent une bonne cause avec de mauvais arguments ou méthodes.

Il est difficile d’éviter cela. Et le Rouge-Vert-Noir n’y échappe pas. En réalité, le vrai débat qui s’impose est celui de l’opportunité des formes de luttes choisies à tel moment, en tel lieu, en telles circonstances. Sont-elles efficaces ? Permettent-elles de parler à la masse des indécis, des gens honnêtes qui s’interrogent, de préserver et de promouvoir le message fondamental ? Pour notre part :

- nous ne croyons pas à l’efficacité des injures et des menaces, ni en celle d’opérations coups de poings en tout lieu et moment, pour traiter de divergences, mêmes aiguës, dans le camp identitaire ;

- nous disons que, pour lutter, il ne suffit pas d’avoir des convictions et des états d’âme et, qu’entre autres choses, il faut prendre le temps de préparer une manifestation et la maîtriser ;

- nous n’adhérons pas au dénigrement, sur les réseaux sociaux, de kòn lanbi, un instrument hautement symbolique de la culture et des résistances martiniquaises ; de même que nous ne répétons pas des informations non avérées sur la présence de Rouge/Noir dans les luttes de 1665 (avec Francisque FABULE) et 1801 (avec Jean KINA), et sur la présence de RVN dans l’Insurrection du Sud de 1870 ;

- nous nous en tenons au débat sur RVN et évitons de mêler nos appréciations là-dessus à celles sur la politique globale de telle ou telle force politique, y compris de la majorité actuelle (ou autre future) de la CTM ; nous laissons cela aux partis politiques ;

- nous choisissons, actuellement, de donner la priorité à l’information et à l’explication, afin de déconstruire les idées reçues et construire une adhésion consciente du plus grand nombre.

 

            Ils ont de l’argent et du pouvoir. Nos seules véritables armes sont la conscience et l’organisation. Nous devons les préserver à la fois des manœuvres liquidatrices et des dérives dites « radicales », et développer l’engagement à la fois résolu et serein envers RVN.

 

Liannaj RVN

 

Martinique, 18 mai 2019